L'oeil public

FACING

Réalisé pour ELLE France avec Dorothée Werner

Anonyme et banale, la grande surface ? Au contraire ! Du quotidien des caissières à la gestion des stocks en passant par le contenu de notre chariot, c’est un formidable révélateur de notre société et de nous-mêmes.

Texte de Dorothée Werner.

La France qui se lève tôt travaille, ici, entre ces rayons en chantier, ces allées remplies de cartons éventrés de boîtes de petits pois et de chips au goût bacon, ces palettes de yaourts au bifidus, ces carcasses de viande à équarrir, ces croissants à mettre en barquettes, ces étiquettes « Prix choc » à coller sur la promo du jour : du jambon cuit à la broche. Il est 5 h 30, Paris s’éveille peut-être mais Paris est loin et, sous les néons blafards, le nez dans les rayons, les travailleurs de ce Super U de Seine-Maritime, comme leurs frères et soeurs de toutes les grandes surfaces de France, ne verront pas le jour se lever. Ils sont les petites mains du pays où la vie est moins chère, les ombres de l’aube qui, dans les coulisses et pour un bout de Smic, peaufinent le décor emblématique de notre société de consommation, celui du supermarché. Comme Sophie, du rayon oeufs, qui dépose ses filles chez la nounou chaque jour à 5 heures pour un salaire mensuel de 700 € net, ils jonglent avec des horaires pas pratiques et passent leurs petits matins dans le froid des frigos à réapprovisionner les rayons. Sur la soixantaine d’employés, des femmes et des temps partiels pour la plupart, rament pour joindre les deux bouts. La majorité rêve de « travailler plus pour gagner plus », le slogan de Nicolas Sarkozy.

Ici, le planning est donné à l’avance « parce que le patron est sympa », dit une fille qui a collectionné les boulots. Elle sait qu’ailleurs, on exige des employés une souplesse dans les horaires confinant à l’acrobatie. La prime récompensant le travail bien fait existe, mais elle n’est pas la règle. Reste la satisfaction personnelle d’avoir bien travaillé, moteur pour tout le monde ici, du poissonnier à la chef biscuits en passant par la charcut’ ou le textile, est preuve que la « valeur travail » n’a pas disparu partout. Le « facing » est l’un des gros boulots du matin. Anglicisme pratique, utilisé ici sans accent, le mot décrit l’action d’aligner à la perfection les articles sur les linéaires. Le but : créer un univers où règnent à la fois l’ordre, l’harmonie et surtout la profusion.

Cette mise en scène de l’abondance est un art. C’est ainsi que « pour ce qui est du facing des yaourts, mieux vaut une femme, parce que c’est plus délicat », nous apprend Olivier Rénié, fringant quadra, directeur adjoint de ce magasin normand de Serqueux, à cinq minutes de la petite station thermale de Forges-les-Eaux. Shooté à l’ivresse de la grande distribution, ce Normand pure souche enquille les heures de boulot (5 h-19 h 30) avec le souci d’une mère de famille à l’ancienne veillant à garder sa maison impeccable. Toujours souriant, connaissant les moindres recoins du magasin, les bons et les mauvais jours des employés, le nom d’un grand nombre de clients, les produits nouveaux comme la meilleure manière de présenter un bifteck haché, le coup des néons spéciaux pour sublimer le rayon yaourts (une lumière noire qui fait ressortir le blanc), cet ancien boucher veille au grain avec le sourire, un certain nombre d’objectifs chiffrés en tête, et un maître mot : « Je ne fais confiance à personne. »

Ici, chez les « nouveaux commerçants », comme chez les « mousquetaires de la distribution » ou ailleurs, on cause têtes de gondole, promos du jour, limites de péremption, rayon frais ou bazar, fréquence de rotation, nombre de passages en caisse (1 200 par jour en moyenne ici) et « casse ». La « casse », voilà ce qui écoeure le plus les employés du magasin. « Je n’arrive pas à m’habituer », confie l’une d’elles après vingt-trois ans de maison. C’est l’envers du décor : tous les produits frais périmés (1,5 % du frais) détruits dans l’énorme benne jaune cachée comme une honte derrière le magasin. Tout l’art d’un bon chef de rayon est de gérer ses stocks au plus fin. Cela se joue à pas grand-chose : un rayon de soleil peut booster les ventes de merguez par dix ! L’adrénaline que procurent les métiers de la grande distribution, parmi les plus stressants qui soient, vient de ces petits bonheurs professionnels, expliquent en choeur les employés : faire « zéro de casse ».

Viser la rupture de stock, mais plutôt à 19 h qu’à 16 h. Se démerder pour qu’une offre de tête de gondole bénéficie à l’ensemble du rayon. Pour que les produits bientôt périmés partent en premier. Pour que les commandes suivent la météo, parce que les beaux jours profitent à la salade et la pluie aux plats cuisinés. Cet art subtil, qui a sans nul doute essoré psychiquement plus d’un salarié de ce pays, a une théorie implacable : « le bon produit, au bon prix, au bon endroit, au bon moment ». 8 h 50. Un coup de serpillière et le magasin sera nickel chrome. Les caissières se font la bise, comptent leur fond de caisse, Olivier allume tous les néons (dix fois plus qu’il y a vingt ans), lance la musique (Radio U, créée spécialement par la marque) et, à 9 heures pétantes, le rideau s’ouvre sur une scène impeccable. « Bienvenue dans un magasin qui vous ressemble », annonce un panneau à l’entrée.

C’est vrai : la France entière se retrouve au supermarché, toutes catégories sociales confondues. Chacun d’entre nous s’y rend en moyenne 83 fois dans l’année et dépense 46 € à chaque fois (38 € dans notre Super U). On y vient pour les prix, parce que ça va vite, mais aussi pour discuter, comme naguère sur la place du village, et pour le spectacle du foisonnement, de l’accumulation. Pour Jean Baudrillard, auteur du livre culte « La Société de consommation », les grandes surfaces « miment la nature retrouvée, prodigieusement féconde : ce sont nos vallées de Canaan où coulent, en fait de lait et de miel, les flots de néons sur le ketchup et le plastique, mais qu’importe ! » Dans ce Super U choisi au hasard, certains viennent tous les jours, comme Roland, fermier à la retraite, « pour l’ambiance ».

Deux gamins du camping voisin rêvassent devant l’écran plasma géant à 1 390 €, l’objet le plus cher du magasin. Dans leur panier, une bouteille de Coca, un paquet de Pépito et du fil pour canne à pêche. Deux hommes en costume préparent un pot pour le boulot : crémant d’Alsace et Chipsters. Deux petits amoureux se bécotent devant l’armoire à bijoux, il lui offrira un pendentif avec son signe astrologique. Des parents sans âge calculent le montant total de leurs achats au fur et à mesure qu’ils remplissent leur chariot : un paquet de biscuits Tuc, un autre de Prince, deux boîtes de cassoulet premier prix, cola de la marque du distributeur et vin. A la caisse derrière eux, leur fiston aux cheveux ras déplie un précieux billet de 5 € pour s’offrir un extra : un saucisson et des pains au lait. Un papy et une mamie flânent au rayon jardinage, main dans la main. Une mère de famille bourre son chariot de quatre-quarts géants, de packs de yaourts aux fruits, de paquets de purée.

Etrangement peu étudié par les sociologues et autres ethnologues de la modernité, le supermarché révèle pourtant tout de nos existences, qu’il passe à la moulinette, en commençant par les fêtes rythmant la vie collective : Noël, le jour de l’an et Pâques y sont des moments intenses. Pour maintenir intacte l’euphorie de la consommation, on y met en scène d’autres rituels contemporains, comme la fête des Mères/Pères/Grands-Mères, celle du meuble de jardin, du 14 Juillet (avec pétards et feux d’artifice), la rentrée des classes, Halloween, la foire aux vins… Nos moindres désirs sont anticipés.

Il y est aussi question de la baisse du pouvoir d’achat depuis l’euro (depuis 2002, certains font leurs courses avec une calculette), de notre rapport à la santé (OGM, vache folle, souci d’une l’alimentation saine), de notre questionnement écolo (interdiction des sacs plastiques au 31 décembre 2007), de notre mauvaise conscience politique (produits équitables). Muesli, Special K, Weetabix : Hélène, 33 ans dont huit de maison, bâille en faisant le facing des céréales. On peut gagner un lanceur de toile d’araignée dans le paquet Spider-Man, un mini-Frisbee Shrek dans les Miel Pops, un avion dans les Chocapic. « Faut bien ça pour attraper les enfants », lance-t-elle, laconique. Sans doute. L’offre des supermarchés met au jour le règne de l’enfant-roi (entre pailles parfumées à la vanille ou mini-biftecks hachés Disney, les cochonneries ciblées abondent).

Une balade entre les rayons dévoile notre course au plaisir immédiat (la galette des Rois dès décembre), la perte du savoir-faire de base (succès du « toutfait », des fonds de tarte aux sandwichs en passant par les pâtes à gâteaux à couler dans un moule), la distorsion entre la ville et la campagne (explosion du bio en ville et du « snacking » partout ailleurs), notre conditionnement à la pub télé (la dernière campagne des magasins U pour la lessive maison a multiplié les ventes par sept)… A l’entrée du magasin, récemment agrandi de 1 000 mètres carrés pour satisfaire à la mode du toujours plus, Olivier et son équipe mettent en place la promo à venir à grand renfort d’affiches fluo. Slogan : « Achetez-en plus pour moins cher ». Nous désirons sans fin. The show must go on.

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